Une dent contre les dentistes
Un enfant, une dent dit la sagesse populaire, qui se trompe bien souvent. Mais dans ce cas précis, sachant que le bébé en formation pompe son calcium sur sa génitrice, on peut facilement imaginer les dégâts possibles si on n'y fait point attention. Et pourtant, moi qui n'ai jamais voulu porter mes enfants avant leur naissance (c'est un principe, ils en auraient sinon pris l'habitude), j'ai perdu une dent à chacune d'elles.
Pour l'ainé, ce fut le soir chez ses grands-parents qui m'accueillaient; j'ai retrouvé une couronne, et tout ce qui allait avec, dans la salade et les grains de maïs.
Pour le second, ce fut une incisive qui se brisât en deux quelques heures avant l'accouchement.
Presque dix huit ans plus tard, je ne parviens toujours pas à l'oublier. Elle a eu de nombreuses prothèses pour compenser la partie manquante, celle ayant le plus tenu étant resté trois ans dans ma bouche sans se faire rappeler à elle, mais rien n'y faisait, la pression était trop forte et elles finissaient par se détacher, le plus souvent au milieu d'un repas en famille ou avec des amis, histoire de mettre un peu d'ambiance.
Depuis, je suis passé au bridge. Je ne peux vous décrire la peine que celà m'a fait de sacrifier deux dents à peu près saines pour en faire tenir une troisième artificielle. C'était une partie de moi qui disparaissait pour toujours, comme une innocence à jamais perdue.
Et puis, il a subit le même sort. Rien n'y fait, malgré la colle forte utilisée par le dentiste, il fini par se détacher de ma mâchoire, comme les feuilles de leur arbre en automne, pour terminer sa course dans une tarte aux pommes ou une cuisse de poulet.
Mais voilà, mon dentiste ne baisse pas les bras et je suis maintenant muni, depuis hier soir, d'un nouvel intrus dans ma bouche qui devrait me permettre un peu plus d'insouciance alimentaire pendant quelques années. Je revis, je sens que je peux à nouveau sourire sans avoir à cacher un château branlant ou, pire, un trou énorme. Mais de là à oublier...