Le grand cheval blanc
Je m'appelle Brahim, Brahim El Mansour, je suis né à Oran il y a environ vingt sept ans et grâce à ma mère, Nora, j'étais destiné à mon métier. Je suis photographe. En fait, ce n'est pas tout à fait exact, le photographe c'est le français, mon patron, mais c'est presque pareil parce que c'est moi qui fait presque tout; je rempli les flacons de produit, je nettoie les bacs métalliques, je repeins les décors. Mais je m'occupe aussi des transports; je dois prendre bien soin alors d'emballer les plaques de verre dans leur boîte en bois, recouvrir les chambres de leur linge capitonné, plier les pieds sans les abimer et les ranger dans leur étui, trouver les âniers et leurs ânes qui ne rueront pas sur les chemins. Et puis, une fois sur place, c'est encore moi qui prépare l'appareil, monte la tente pour entreposer le matériel à l'abri, prépare les personnes en les plaçant selon les instructions de Monsieur Philippe, leur apprends à ne pas bouger pour éviter les fantômes.
J'aime bien ensuite regarder les familles entières tenter de rester sans bouger en regardant bien fixement l'objectif. Monsieur Philippe se cache quelques secondes sous le drap noir, change quelques détails, le patriarche un peu plus à gauche, et puis il ressort la tête, bouche l'objectif, place une plaque de verre au fond de la boîte, on ne bouge plus.
Je me surprends alors à retenir ma respiration comme si j'étais le sujet de la photo et j'admire cette famille devant moi dont le petit dernier ne bouge pas, même si l'œil est attiré par quelques brebis qui bêlent plaintivement. Aujourd'hui Monsieur Philippe m'a promis de n'emmener dans le laboratoire pour voir apparaître doucement les taches noires qui formeront l'image. J'ai mis une cravate pour l'occasion.
Photo due à la gentillesse de Lilou.